Histoire d'Uranie, Nos histoires

L’enfant des deux ciels ~ Chapitre 3 : Tobia

«- Finis d’éteindre les bougies! Et après, tu auras tout le temps de rêvasser. »

Tobia était agacé. Le garçon ne cessait de lui poser des questions. D’ordinaire, sa langue était déjà bien pendue, mais depuis la naissance de l’enfant, Roa ne semblait plus s’arrêter. Sans prévenir, sa tignasse brune surgissait à côté de lui pour l’assaillir. Ses grands yeux noirs étaient remplis d’excitation lorsqu’il les posait sur le vieux tenancier. De toute évidence, l’agitation avait gagnée l’intérieur du temple. Aberrant! Voici le mot qui résonnait dans son esprit; et cela, depuis le début des événements. D’un œil mauvais, il avait passé la journée à regarder le gonflement de la foule sur la Place. La perspective de son rituel nocturne perturbé l’avait mis de méchante humeur. Malgré l’aide nouvelle de son apprenti, ils avaient peiné à commencer ses tâches. Pourtant, sous ses ordres, le garçon s’exécutait. Déjà, il se dirigeait vers les bancs, où avaient été disposés les chandelles allumées par les habitants. Mais, il continuait de parler. Il semblait captivé par la prophétie de l’enfant des deux ciels, et ne pouvait s’empêcher de la commenter.

Tobia se détourna de lui dans un soupir de désespoir. Ses paroles lui parvenaient, mais il n’en écoutait pas le sens. Le vieux tenancier trouvait le petit trop curieux, toujours à l’interroger sur les temps anciens, à essayer de comprendre. Ils n’étaient pas là pour ça. Cela leur faisait perdre du temps. Les réflexions, elles appartenaient au haut conseil, des hautes tours. Eux, qui vivaient en son socle, devait veiller sur les lieux. Point final. Mais ça, l’enfant semblait s’en moquer. Les tâches simples étaient un prétexte pour en apprendre plus et mettre Tobia dans l’embarra. Roa l’avait piégé. Et réussissait à lui soutirer les secrets de la cité, que le vieil homme avait reconstruit au fil des années. Il n’avait jamais su quoi faire de ce savoir, qui s’était imposé à lui. Contrairement à Roa, qui semblaient s’en nourrir.

Ce comportement faisait douter Tobia. Comment cet énergumène pourrait-il mener cette tâche, si importante? Il ne pensait pas avoir besoin d’aide. Et encore moins, de ces deux yeux pleins d’énergies qui l’en détournaient. Il le faisait seul. Il était indispensable. Les rouages du travail avaient imprégnées son corps, depuis quarante ans. Et encore ce soir, Tobia le démontrait.

Il vérifiait les perpétuelles rangées, péniblement. Ses gestes se répétait, sans qu’il n’ait besoin d’y réfléchir. Dans sa main gauche, il tenait un manuscrit noirci d’encre, parcourant les doléances de la journée. Machinalement, sa main libre replaçait les sièges ou les livres sortis de leur alignement. Avant même d’avoir fini sa lecture, la pièce avait repris sa disposition, centrée autour du banc massif de l’oracle. Tobia tourna alors la tête vers le garçon. Il était hissé sur ses pointes de pieds pour atteindre les dernières flammes encore dansantes. L’éteignoir tremblant cherchait le haut des chandelles. L’outil semblait trop lourd pour ses bras d’enfant. La journée avait été longue. Si le silence s’était emparé du temple, l’atmosphère était toujours chargée des exaltions de la foule. Les rhoiens étaient redescendus dans leur demeure, mais leurs ombres demeuraient encore dans les lieux. Le chaos de la journée devait être effacé. Cela pesait désormais sur leurs épaules, les unes trop petites, et les autres trop vieilles.

« – Roa, je n’ai que faire de tes questions. Va te coucher que je puise terminer en paix ! »

Surpris, l’enfant se retourna vers son instructeur. Il venait d’éteindre la derrière bougie, privant la grande salle de ses lueurs rougissantes. Il ne semblait pas disposer à quitter le tenancier. Pourtant, il était blême. Le regard implorant, il répondit aux ordres:

« – Maître, je veux vous aider! Il reste tant à faire. Je promets de ne plus vous questionner !

Tobia soutenu son regard. Il était petit pour un enfant de dix ans, ce qui lui donnait l’air encore plus fragile, enveloppé dans sa toge grisâtre destinée aux apprentis. Le vieil homme ne céderait pas. Il savait se faire obéir de ses agents, et il avait décidé qu’il était temps de dormir.

-Trop tard. Tu apprendras à tenir ta langue. Va au lit, que je ne te revois plus avant les rites du matin ».

Roa baissa la tête, honteux de son comportement. Le pas traînant, il se dirigea vers les dortoirs pour y rejoindre ses camarades, endormis depuis longtemps. Il aurait tout le temps d’apprendre à gérer le temple. Tobia lui montrera. Mais, ce n’était qu’un enfant. La fatigue au corps, il continua ses inspections.

Sa silhouette fluette déambulait désormais dans les salles adjacentes. Elles étaient petites et se succédaient. Salles de rangement, de concertation, de travail, réfectoires… ces parties communes étaient toutes organisées pour assurer la vie au sein du temple. Tout lui semblait trop familier, presque amer. Ses membres fatigués semblaient plier à chaque pas, lassés de cet éternel rituel. La naissance de l’enfant des deux ciels n’y changeait rien. Il avait juste plus de travail, allongeant sa routine. C’était le froid. Le plus dur à supporter. Il ne quittait jamais les lieux, taillé à même la roche. Cette atmosphère qui lui avait glaçait le sang, imprégnant son corps. Ses articulations en souffraient, accentuant ses douleurs. Et ce soir, la tâche était d’autant plus rude. Il dut se baisser à de nombreuses reprises: Un livre non rangé, une coupe renversée, une toge abandonnée… Les occupants du temple semblaient avoir oubliés leur devoir face à la foule oppressante.

Il connaissait Myrha. Ils avaient de nombreuses fois foulés le même sol. Il avait suivi sa formation au sein du temple. C’était une enfant réservée, solitaire. Elle était un des rouages nécessaires à sa propre tâche. Jamais, elle n’avait remis en cause ses ordres. Elle s’exécutait, sans se plaindre, sans montrer de l’intérêt. Incompréhensible pour le tenancier, dont la vie était vouée à se montrer digne de son rang. Lui, qui orchestrait la vie au sein du temple, et permettait au haut conseil d’accomplir le dessin de la cité. Jamais, il n’aurait pu imaginer qu’un être si insignifiant puisse accomplir une telle destinée. Mais la vie était ainsi. Il n’était pas là pour se questionner. Il n’aimait pas être confronté aux croyances. Et il se le répétait encore dans les dernières pièces du rez-de-chaussée.

L’ordre fut enfin remis. Au réveil, tous les habitants pourront reprendre leurs habitudes. Il se félicita et entra dans la dernière salle, l’une des plus petites, son bureau. Au moins, rien n’avait bougé. D’ailleurs, rien n’avait changé depuis sa prise de fonction. Un sombre bureau en bois, deux chaises et une étagère. Cette sobriété, en accord avec le lieu, le rassurait. Il commença à s’avancer pour s’installer et finir les doléances, à la lumière d’une chandelle. Mais, il sentit une présence pesante derrière lui.

« -Oracle, dit-il en se retournant pour s’incliner face au Don, que puis-je faire pour votre magnificence? »

L’oracle était tapi dans le coin de la pièce, celui d’où venait de surgir le tenancier. Sa toge noire le fondait dans l’obscurité. Seule la faible lueur de sa peau blanche laissait deviner sa silhouette. Quelques pas en avant, le sortirent de l’ombre, découvrant ses traits tirés. Visage étrange pour l’impassible sage. La journée avait dû impacter le temple, plus que quelques babioles déplacées. Si sa présence dans son bureau n’était pas commune, Tobia ne s’en inquiéta pas. Le Don avait dû le mener jusqu’ici, et il était au service du don.

« – Tobia, je vous prie d’éclairer les lieux, que je puisse parler à visage découvert.»

Ce dernier se releva et s’exécuta. Il se dirigea vers son bureau pour prendre une chandelle. Puis, il la fit voler pour allumer plusieurs points de la pièce. Il n’aimait pas utiliser ses pouvoirs. Il préférait faire les choses soi-même. Mais jamais, il n’aurait cette preuve de faiblesse devant le plus grand sage de la cité.

« -Je vous remercie, dit l’oracle lorsqu’il eut fini. Vous êtes fatigué. Prenez place à votre bureau. »

Tobia était habitué à suivre les ordres des hauts responsables, et s’exécuta sans réfléchir. Il avait eu peu l’occasion de s’adresser à un oracle, malgré les trois qu’il eu côtoyé. Cependant, son invité lui laissé une impression étrange. Peut-être était-ce dû à l’âge? Ou l’altitude informelle de ce dernier ? Il n’avait pas souvenir d’avoir eu une telle rencontre, sans le respect des voies hiérarchiques. Qu’importe! Jamais il ne remettrait en cause le Don. Il s’installa donc sans commentaire. Même lorsqu’il vit l’oracle s’adosser contre la table lui faisant face, les bras croisés, négligeant la chaise prévue à cet effet. Il se demandait ce qui pouvait faire de plus pour le temple.

« – Cher Tobia, votre perspicacité est à toute épreuve. » L’oracle semblait amusé. Mais son sourire s’effaça pour prendre un ton plus solennel. « Je suis effectivement descendu vous demander votre précieuse aide ».

Tobia n’avait pas l’habitude des dialogues silencieux. Il suffisait de penser. Le Don s’occupait du reste. Il commençait à se sentir déstabilisé par cette rencontrer.

« – Prenez le temps d’écouter. Jusqu’au bout, insista l’oracle sur chacun de ses mots. Je vous demande de pendre note de ma requête. Requête, qui devra rester secrète ! »

Les mots résonnaient dans les oreilles du tenancier. Cette annonce faisait peser d’autant plus le poids des années sur ses épaules. Ses articulations lui criaient ce soir, ce n’était plus de son âge. Et même, le fut-il un jour? Il avait du mal à s’en souvenir, de ses années de fougue, de sa jeunesse. Sa mère avait choisi son apprentissage. C’était une certitude. Les rares brides qui lui restaient. Toujours serviable, positive, elle était comme ça, sa mère. Enfin, lui semblait-il ? Peut-être même, avait-elle été fière de lui? Le temps avait fait son effet. Les cheveux noirs avaient laissé place au gris, puis au blanc, effaçant la couleur de son enfance.

Désormais accommodé à cette vie, à son temple. Cette implication énigmatique lui paraissait dérisoire. Il voulait finir son travail, retourner à sa routine. Mais ses pensées furent interrompues par la voix grave de l’oracle :

« – Tobia, je vous demande d’écrire sur le royaume. Je veux que vous y voir consigné toute son histoire, ses mythes, ses coutumes, son fonctionnement. Rien ne doit être oublié. Le moindre détail doit apparaît. Tout ce qui concerne les huit cités, tout ce qui concerne le temple, tout ce qui se passe… à partir de cette soirée»

Tobia se sentit définitivement déstabilisé. Tout ceci était contraire, aux règles du temple, et plus encore, au royaume. Pourquoi consigner le savoir alors même que l’oracle en était le détenteur ?

« -Oracle, je… vous êtes sûr ?» L’incompréhension avait vidée le tenancier de ses inclinations habituelles. Pour la première fois de sa vie, l’inconnu l’enveloppait, le laissant hébété. Surpris, par le seul des hommes, pour qui, jamais, il ne s’était permis de douter.

« – Tobia, acceptez-vous cette tâche ? »

– Comment vais-je le faire en m’occupant du temple ?

Le mot lui fit figure d’électrochoc, laissant de côté l’absurdité de la demande. Avait-il réellement le choix ?

– L’enfant t’aidera !

A ces mots, la tristesse envahit le tenancier. Il pensa à Roa, confortablement blottit dans la chaleur de sa couche, très certainement plongé dans le sommeil. Il pensa à lui, encerclé par ses camarades, mais déjà extrait de sa jeunesse, pour servir la cité. Et plus encore, pour assouvir les désirs du Don, pour commettre l’injure. Tobia était vieux. Sa vie défilait comme la marche inéluctable de ses soirées. Mais l’enfant ne connaissait pas encore les affres de cette vie, de la dévotion.

Index:

Synopsis et découverte du découpage

Prologue: un éternel recommencement

Chapitre 1: Myrha

Chapitre 2: Döllen

Chapitre 3: Tobia

Chapitre 4: La cuisine [Pendant ce temps]

Chapitre 5 : Les quartiers de l’entretien [Pendant ce temps]

Uranie

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