Ancien texte, Nos histoires

L’enfant des deux ciels ~ Chapitre 1 : Myrha (ancien texte)

J’entendis le nom de Myrha peu de temps après mon arrivée dans l’autre monde. Il me fallut du temps pour admettre l’existence d’une seconde réalité. Et quand bien même, lorsqu’elle se matérialisa enfin sous mes yeux, je ne pus empêcher un sentiment s’emparer de moi, mélange de vertige et de confusion. Debout sur la Place, de la plus haute tour de la cité de Rhô, je fus frappée par ma propre ignorance de la diversité et de la beauté de notre univers. Pourtant, à cet instant, j’étais loin d’imaginer que le panorama se déroulant sous mes yeux, n’était qu’une infime parcelle de ce que fut la grandeur d’Ohlia autre fois.

Il fût un temps où le royaume s’étendait sur des kilomètres de paysages aujourd’hui disparus. Les plaines, les fleuves, les forêts, les montagnes, nul être n’avait pu les fouler dans leur l’intégralité. Selon les sages, ce monde était sans cesse en expansion. Les frontières visibles aux yeux n’étaient que le mirage de l’infinité. Seules les limites de l’imagination freinaient les possibilités dans cette atmosphère inépuisable de magie. C’est ainsi qu’ils me décrivirent cette époque et que j’appris tout du destin de Myrha, lors de la rencontre des rayons du soleil et de la lune.

*AAAAA*

*

La nuit se répandait sur tout le royaume, laissant la trace de son ombre sur les reliefs du monde d’Olhia qui furent peu à peu recouverts par son manteau sombre. Ces paysages ancestraux, sous l’anonymat de l’obscurité, n’étaient désormais distinguables qu’à travers les points lumineux irradiants des habitations. Le monde était divisé en huit citées. Chacune s’était adaptée aux ressources qui lui étaient offertes pour se développer et assurer les besoins de tous. Il n’y avait pas de compétition en ce temps, pas de hiérarchie, une simple synergie pour la survie du peuple. Si certaines approvisionnaient le royaume en denrées alimentaires, d’autres s’étaient spécialisées dans les plantes médicinales, ou bien la recherche. Rhô est le nom de la cité protectrice, dans laquelle naquît l’histoire de Myrha, la seule encore inondée par les rayons du soleil à cette heure.

Cette dernière était nichée au cœur du Mont Céleste, le plus haut point, survolant le reste du monde, veillant sur sa sauvegarde. La cité de Rhô avait été taillée directement dans la montagne. Un long chemin partait des champs environnants pour rejoindre son sommet, en serpentant au gré de la roche. Si ses vallées étaient parsemées de champs, de plantes et de cours d’eau, plus on s’élevait, moins la vie de semblait s’épanouir sur Céleste. Sa population, maigre en nombre, était peu encline aux contacts extérieurs. Au sommet, s’élevait le temple.  La Place était dessinée par trois hautes tours qui donnée un ton solennel à l’une des plus anciennes cités. Fort de sa situation pour protéger le royaume, elle était également élevée si haut dans les cieux, qu’on lui donna le rôle de guide spirituel. Chaque cité venait consulter les sages, détenteurs du savoir universel.

En cette fin de journée, la Place était anormalement animée par les Rhoens, et quelques rares habitants d’autres cités. Attirée par la curiosité d’assister à cet événement aussi rare qu’illustre, la foule compacte se regroupait devant la porte de la Tour Nord de la Place. Il émanait une excitation grandissante, influée de sons et de murmures, formant un brouhaha fracassant. Malgré cela, une voix rauque se faisait entendre par-dessus les autres. Il s’agissait d’une vieille femme, dont les cheveux grisonnants tombaient en désordre sur une longue tunique jaune qui lui descendait jusqu’aux genoux, par-dessus un pantalon de lin gris. Elle avait joué des coudes pour se placer au plus proche des gardes et interpellait désormais toutes personnes à portée de regard, pour lui faire part de ses appréciations sur l’arrivée du futur bébé.

 « – Je parie sur le don d’ubiquité, je n’ai aucun doute ! Vous verrez…

– La vieille Lardi n’a plus toute sa tête, cria un des hommes près d’elle, cela se serait vu !

-C’est toi le vieux fou, lui rétorqua Lardi, ne vois-tu pas le soleil. »

La femme se tourna alors vers la façade ouest de la place et désigna de son bras l’astre dans le ciel. En effet, la faible clameur du soleil était toujours perceptible. Le silence se fit d’un seul bloc, face à la preuve implacable avancée par Maga Lardi. Il était certes consternant pour eux d’entendre le ressassement des histoires de la vieille femme, mais personne ne se serait risqué à remettre en cause son savoir des mythes ancestraux et de l’Histoire de la cité. Peu de croyances avaient perduré au cours des siècles dans le royaume d’Ohlia. Or, dans la cité de Rhô, une idée était encore très populaire : celle de l’enfant né entre deux ciels. Selon les sages, un enfant naissant sous les rayons du soleil et de la lune serait envoyé par les ancêtres, pour protéger Ohlia. D’immenses pouvoirs lui seraient alors dévolus. Si personne n’avait jamais osé remettre en cause la parole des défendeurs de la cité, cette prophétie avait perdu en crédit et désintéressé les Rhoens au fils des siècles. Les croyances ont la force de faire resurgir les sentiments les plus enfouis. Et en ce jour, sur la Place de la grande cité, l’attroupement des habitants prouvait l’importance du mystique et des traditions dans leur vie. L’atmosphère était à l’impatience et à l’euphorie. Ils espéraient tous un enfant des deux ciels, fût-il annonciateur d’un funeste destin.

Ces circonstances particulières, la jeune mère les avaient prédites, et redoutées, lors de sa grossesse. A ce temps, il était rare de ne pas connaître le pouvoir de l’enfant avant la naissance. La plupart du temps, la mère présentait des signes du pouvoir à venir. A faible quantité certes mais suffisamment pour le deviner. Rien ne se produisit pour Myrha. La grossesse fut étonnamment calme, exceptionnellement vide, tristement silencieuse.

Si les premiers mois furent loués de quiétude, l’écoulement du temps lui fit perdre patience. Un simple doute se transforma en peurs pour ne plus la quitter. Elle s’était même surprise à tenter de faire éclater un bloc de pierre, comme cela était arrivé à son ami Zoria. Rien ne se produisit, ni ce jour-là, ni les suivants. Plus le jour de l’accouchement approchait, plus l’incompréhension montait en elle, imprégnant toutes les parties de son être. Son mari, d’un naturel confiant et rassurant, n’avait cesser de lui répéter d’attendre. Personne ne faisait attention à ses angoisses, ayant pour seules réponses des banalités : son pouvoir ne pouvait pas se réaliser à travers elle, l’enfant ne voulait pas l’utiliser pour ne pas la blesser, son pouvoir était trop faible pour le moment…

Toutes ces théories avaient pour but de la rassurer, mais elles ne faisaient qu’augmenter le poids de l’inquiétude. Sa grossesse ne se passait pas normalement. Elle ne pouvait pas l’expliquer, elle ne disposait pas du don de clairvoyance. Ce don si rare que seuls quelques Ohliens possédaient, mais Myrha connaissait  le plus grand Orable de la cité, Döllen.

Principalement sollicité par les sages des huit cités, toute la population pouvait s’entretenir avec lui et se laisser guider: chacun estimant en son for intérieur l’importance et la véracité de sa demande. En plus de sa force armée, la citée protectrice mettait bien plus au service du royaume; elle donnait un enfant, pour concentrer tout le savoir présent et futur du monde. Malgré les doutes et les recommandations de son entourage, Myrha décida de le consulter.

Il m’arrive souvent d’y penser, à la manière dont Myrha s’était armée de courage pour sortir de son habitation de pierre sculptée et gravir la montagne Céleste. Elle était seulement couverte d’un tissu rose, accroché dans une queue de cheval regroupant ses cheveux bruns bouclés, qui lui descendait sur les épaules, entourait sa taille et tombait par-dessus ses jambes, laissant entrevoir la robe bleue qu’elle portait en dessous. Peut-être aurait-elle agi autrement si elle avait connu les conséquences de son acte. Mais j’en doute. Elle n’était pas femme à laisser les autres décider pour elle. Elle voulait protéger l’être qu’elle portait en elle. Elle ignora les murmures de désapprobation sur son passage. Elle monta jusqu’à la Place, celle où son enfant sera attendu quelques mois plus tard, celle où je vis le monde d’Ohlia pour la toute première fois.

Myrha emprunta l’escalier central. Il menait au sommet de la plus haute tour du temple. Si elle avait toujours apprécié le panorama qu’offrait la Place, cette hauteur artificielle lui donnait une étrange sensation. Érigée avec les pierres de la montagne, la tour semblait monter bien plus haut que pouvait le supporter le monde, donnant l’étrange sensation de quitter la terre, d’être hors du temps. Elle arriva au sommet où se trouvait l’Oracle.

Il était dos à elle, les mains posées contre la rambarde du balcon, les yeux plongés sur la vallée d’Olhia. Myrha se demanda comment il poussait se pencher ainsi sur le vide, sans avoir la sensation de s’y predre. Mais Döllen avait le don de clairvoyance, il connaissait l’avenir et ne pouvait donc ressentir aucune peur. Il ne tourna pas la tête à son arrivée, pris dans ses réflexions. Elle dut avancer, doucement, jusqu’à lui, poser sa main sur la rambarde, à côté de la sienne pour qu’enfin il tourne les yeux vers elle. Son visage était fermé et dure, sans émotion. Il avait enveloppé sur ses épaules un tissu noir qui lui descendait jusqu’aux chevilles, laissant dépasser ses pieds nus. Ses cheveux noirs étaient regroupés en chignon, et semblait être aussi long qu’avant. Il n’avait pas changé depuis la dernière fois que Myrha l’avait vu, alors que temps avait fait effet sur elle.

Ils étaient nés à quelques jours d’intervalle et avaient été très amis, durant de longues années. Si le pouvoir de faire pousser les plantes de la jeune femme était passé inaperçu, la clairvoyance de Döllen avait fait grand bruit dans tout le royaume. Son destin avait été scellé avant même ses premiers cris. Durant leurs enfances au sein de la cité de Rhô, d’incalculable heures de complicités avaient été partagé. Cela avait été l’une des périodes les plus heureuses de sa vie, jusqu’à l’adolescence, où Döllen avait dû rejoindre la garde pour accomplir son rôle de protecteur.

Dans les cités d’Ohlia, chaque jeune adulte était libre de sa destinée, choisissant le rôle qu’il endosserai pour participer à la vie du royaume. Mais chacun, en son for intérieur était sommé de mettre son pouvoir au bien de tous. Très vite, Döllen prouva l’immensité de son pouvoir, passant de la garde, au conseil des sages. Ainsi, lorsque le précédent Oracle vint à mourir, il fut nommé à sa place. Beaucoup furent surpris de ce choix, la tradition ayant toujours été de désigner une personne mûre pour remplir cette fonction. Or, Döllen avait 44 ans. Personne n’entendait remettre en cause le don de clairvoyance, alors il prit ses fonctions. L’Oracle pouvait transmettre à son successeur les connaissances acquises par son peuple. Le nouveau sage était alors imprégné de l’histoire du monde et de son avenir. Ainsi, sa mémoire ne lui appartenait plus. Elle était l’équilibre des cités, leur arme contre la peur de l’inconnu.

Ainsi, Myrha avait perdu Döllen, le jour de la passation. Quand elle l’avait vu gravir le temple, exactement comme elle venait de le faire. Pas un jour, sans qu’elle ne tournât les yeux vers cette tour, en espérant le voir. Cela était en vain, jamais son désir ne fut satisfait. Les rares fois où elle put l’apercevoir, notamment lors de cérémonies, il ne leva pas les yeux vers elle, alors qu’elle se courrouçait de la cruauté du hasard. Or, au crépuscule de la nuit, tout en haut de la tour, lorsque Döllen regarda Myrha, elle crut entrevoir une ombre sur son visage, et elle comprit que pendant toutes ces années, où elle avait cherché à le revoir, il avait su l’éviter, de la même manière qu’il avait su, que Myrha monterai le voir.

Mais ce sentiment s’effaça, confronté à l’impassible Döllen, dont le regard, posé sur une simple rhoenne, avait effacé tous les souvenirs communs. C’était le prix de la stabilité du royaume. Myrha posa instinctivement la main sur son ventre. Elle savait que l’Oracle pouvait sentir son enfant, qu’il pouvait deviner son pouvoir. Ce geste fût suivi des yeux de Döllen. Ce que Myrha ne pouvait cependant deviner, c’est qu’aucune pensée n’était parvenu jusqu’à lui sur l’enfant. Il pouvait le sentir, elle mettrait au monde un fils. Mais c’était tout, son pouvoir omniscient venait de trouver une limite, pour la première fois.

Ils étaient tous deux debout, face à l’immensité d’Ohlia, appuyés sur la rambarde, à se regarder. Myrha pensa qu’il était devenu tout deux bien différents. Cela lui serra le cœur, l’inconnu les enveloppait désormais. Toutes ces années à croire en leur amitié, préservée de la nouvelle prestance de Döllen, s’était envolées. Tout comme la bravoure de monter jusqu’ici sans autorisation. Elle se sentit alors mal à l’aise, elle avait été folle d’agir ainsi, de vouloir compter sur lui. Elle s’apprêtait à faire demi-tour et à dévaler les marches quand l’Oracle prit la parole. Il s’exprima d’une voix calme:

« – Je ne vois rien femme de Rhô et enfant d’Ohlia. Mais prend ton courage et donne naissance pour ton peuple. Il n’y a rien à craindre dans la vie, ton enfant sera, peu importe sa destinée, trop petite ou trop grande pour être perçue »

Ce visage si familier prononça ses paroles, froidement, impassiblement, théâtralement. Ses paroles étaient rassurantes mais ses mots la frappèrent, pénétrèrent sa peau pour lui glacer le sang. La gêne et la perplexité qui la figeaient jusqu’alors laissèrent place à la colère et l’incompréhension. L’envie de prendre la fuite fut remplacer par le besoin d’exprimer sa souffrance. Elle ne comprenait pas pourquoi l’Oracle ne la percevait pas, pourquoi personne n’entendait l’écho de sa terreur, pourquoi Döllen ne voyait pas ce qu’elle avait perçu dès le début de sa grossesse.

« -Ce n’est pas de la faiblesse dont j’ai peur. Moi-même, je me suis accommodée à vivre avec. C’est la puissance que je redoute, elle sert les cités mais ne les rends que moins Ohliens, moins enclin à l’amour des siens  »

Döllen ne bougea pas. Myrha se demanda si quelqu’un avait déjà remis en cause la parole d’un Oracle, ou bien même de l’un des sages. Sûrement pas! Qui oserait aller contre la parole de la conscience des cités, de la sagesse en elle-même? Elle se sentie à nouveau écrasée par le poids de l’Histoire, insignifiante face aux traditions et à la magie. L’oracle reprit la parole :

« Que serait Ohlia sans sa vallée fleurie de Rhô ?»

Son intonation était la même, claire et calme. Mais le monde changea autour de Myrha. Il s’effaça, laissant place à une vision. Un souvenir qui s’imposa brutalement, et douleuresement à elle. Elle revoyait Döllen et elle, adolescents, allongés en bas de la montagne Céleste, dans un champ de lavande, regardant les nuages. Elle sentait presque les rayons du soleil sur sa peau, la senteur florale lui caresser le nez et le corps de Dollën contre son épaule.

C’était un jour avant l’affectation des jeunes ohliens à leurs formations. Il allait rentrer dans la garde pour devenir sage et Myrha avait choisie de rester à Rhô pour le soutenir. Elle se rappelait parfaitement ce jour, il l’avait rassuré sur leur amitié. Il avait pris sa main dans la sienne. Elle l’avait serrée de toutes ses forces, comme pour le retenir. Tout lui paraissait incroyablement réel. Cette nuit, en haut de la Place, Myrha pouvait sentir la main de Dollën dans la sienne. Ils n’avaient pourtant pas bougé. Le doute s’immisça en elle. L’Oracle en plus de connaître le passé et l’avenir, pouvait-il intervenir dans le présent? Pouvait-il lire les pensées? Jamais les sages n’avaient parlé d’un tel pourvoir. Sa réflexion fût interrompue une nouvelle fois, mais la voix était plus grave, ferme, familière:

 « Tout se passera bien ! »

Myrha su. Dollën était toujours lui-même, mais s’il était l’Oracle. Cette pensée la rassura, avant qu’une autre la fasse vaciller : l’Oracle pouvait entrer dans son esprit.

Et, c’est ainsi, que Myrha scella le destin de l’Ohlia.

Synopsis

Prologue

A Suivre: Chapitre I – Myrha (suite)

 

Uranie

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