Histoire de Calliope, Nos histoires

La fille du Vent – Chapitre 2

     Cela datait de son douzième anniversaire. C’était juste après l’attaque de leur village. Ils avaient marché pendant des jours sans autre but que celui de mettre le plus de distance possible entre eux et leurs assaillants. Et, un soir, ils étaient tombés sur un drôle de campement. Tout au fond, dominant l’ensemble, se tenait une masse sombre et énorme difficilement identifiable. Au centre, éclairant la scène, se trouvait un immense foyer dont les flammes vertes, roses et bleues s’entortillaient ensemble pour finir par crépiter joyeusement et monter vers le ciel. Pour le reste, le camp était composé de nombreuses tentes et d’habitations sur roulettes, de formes et couleurs diverses et variées, éparpillées un peu partout. Ici un dôme orange, là-bas un tipi vert, ou encore une hutte violette … C’était un vrai régal pour les yeux, et les enfants en étaient émerveillés. Par ailleurs, les individus qui se trouvaient autour du feu de camp étaient aussi hétéroclites que leurs habitations. Aliya n’en croyait pas ses yeux ! Elle n’avait pu effectuer qu’un Voyage à l’extérieur depuis qu’elle maitrisait son Don, et ça avait été sur une planète mineure et quasiment déserte …

     Elle repensa à ce moment important. Certes, elle avait apprécié l’expérience, mais elle aurait préféré rencontrer un autre peuple, découvrir une autre civilisation, visiter des lieux atypiques ! Au lieu de ça, elle avait dû se contenter du désert qui servait de toit aux peuples souterrains. Ces derniers étant extrêmement méfiants, il était rare de les voir sortir pour saluer les visiteurs de passage. Et, cette fois n’avait pas fait exception à la règle, malheureusement pour elle. Elle avait bien essayé de trouver une entrée vers leurs tunnels, mais en vain. C’est donc avec une joie non dissimulée qu’elle avait accueilli l’annonce du retour chez eux. En plus de lui faire quitter cette planète qui, selon elle, n’avait rien d’exceptionnel, cela signifiait qu’elle allait pouvoir s’essayer elle-même à la création de portail ! Pour venir ici, ils s’étaient tous réunis dans le jardin des grands-parents, comme le voulait la tradition, et c’était ses propres parents qui s’étaient occupés du passage. Ils avaient beaucoup voyagé et connaissaient d’innombrables planètes. La fillette avait donc eu l’espoir fugace de découvrir une contrée lointaine et mystérieuse, à ses yeux tout du moins. Mais, son souhait n’était pas réaliste, et ses parents avaient choisi, en toute logique, une petite planète paisible près de la leur. Elle aurait aimé choisir la destination et pouvoir tout faire du début à la fin, évidemment, mais ne connaissant pas d’autres lieux que sa petite cité, elle était dépendante de ceux qui avaient déjà voyagé à l’extérieur pour élargir ses possibilités de déplacement. Mais, c’était à elle de jouer désormais ! Évidemment, elle avait déjà créé de petits portails, pour s’entrainer, mais ils ne l’avaient pas emmenée plus loin qu’à quelques centaines de mètres de sa position initiale. Aussi, devait-elle se concentrer intensément afin de visualiser la cour de ses grands-parents pour y matérialiser le versant récepteur de son portail. Tandis qu’elle se focalisait sur sa volonté de rentrer chez elle, de petites particules d’espace commencèrent à crépiter devant elle. La fillette se concentra davantage, et elles prirent en volume et se mirent à tournoyer, formant un cercle scintillant. A mesure qu’il s’étoffait et que les particules accéléraient, un paysage se formait au centre de toute cette agitation. On pouvait deviner la présence d’un arbre à baie rayées, ainsi que de deux bancs se faisant face. Bientôt, l’image gagna en clarté, et le portail fut presque stable.

– Félicitations ma chérie, tu as réussi, lui dit sa mère avec douceur.

– Bravo ma puce !, ajouta son père.

– Wahou !, s’exclama la jeune fille en sautant de joie.

Et le portail disparut d’un coup !

– Hum hum, … il faut rester concentrée jusqu’au bout, jeune fille, lui rappela gentiment son oncle en étouffant le rire qui lui montait dans la gorge.

     Devant son air dépité, c’est avec grand mal que la petite troupe se retint de rire. Et, le regard noir qu’elle leur jeta ne fit que leur compliquer davantage la tâche. Néanmoins, et ce malgré son fort caractère, elle ne releva pas et se remit aussi à l’ouvrage. Et c’est une Aliya plus concentrée que jamais qui forma un nouveau portail. Cette fois-ci, elle attendit qu’il soit totalement stable avant de s’autoriser un petit geste de victoire.

– Vise un peu ça Bohdan !, lança-t-elle à son cousin.

– C’est fantastique ! Tu as formé ton second portail beaucoup plus rapidement que le premier ! Tu peux être fière de toi, petit chat.

– Merci, répondit-elle fièrement en bombant le torse.

– Tous à la maison, et place à la fête maintenant !, s’égaya l’oncle Aedan.

     Ils s’engouffrèrent dans le portail les uns après les autres, laissant la jeune fille passer en dernier afin qu’elle maintienne son passage jusqu’au bout. Mais, à leur retour, même si le reste de la famille les attendait, ça n’avait pas vraiment été pour faire la fête …

     A leur arrivée, ils leur avaient expliqué avec empressement et détresse que la cité était attaquée par des créatures horribles qui massacraient leur peuple. Les habitants avaient bien tenté de se défendre, mais leurs adversaires étaient beaucoup plus puissants. Ils avaient donc dû fuir en vitesse. Cependant, ils avaient constaté avec horreur qu’il leur était impossible de matérialiser des portails. Ces êtres sortis de nulle part devaient posséder des facultés bloquant l’utilisation des Dons. La famille s’était précipité vers la forêt, pour être à couvert, et avait couru aussi longtemps que possible. Les adultes supportant les plus âgés et les adolescents portant les bambins sur leur dos. Ils s’étaient autorisés une pause lorsqu’ils avaient atteint les grottes de Gholu. A cette occasion, ceux qui n’avaient pas participé au Voyage leur avait brièvement parlé de leurs assaillants, et ce qu’ils leur avaient révélé faisait froid dans le dos. Suite à ce récit inquiétant, ils avaient décidé de la marche à suivre et s’étaient remis en route d’un pas rapide. Ils avaient toujours cheminé sous le couvert des arbres. Et, ce soir, ils étaient tombés sur ce campement atypique. Après les avoir observé de loin, les parents de Bohdan les avait abordés seuls afin de jauger leur dangerosité. Ils étaient revenus quelques instants plus tard, avaient échangé quelques mots avec les autres adultes, et tout le monde s’était détendu d’un coup. Ça avait été comme un signal car, à la suite, ils avaient tous rejoint le campement.

     Aliya était au comble de l’excitation en voyant tous ces gens différents. Elle se demandait d’où ils venaient, quelles étaient leurs histoires respectives, comment ils vivaient, où ils habitaient, … Certains avaient la peau mauve, d’autres n’étaient dotés que d’un œil, de petits êtres lui arrivant aux épaules semblaient faits de branchages, … Bref, elle en prenait plein les yeux ! Elle aurait aimé les interroger, engager la discussion avec eux, mais ses parents la gardaient près d’eux. Avant d’être à portée de voix, ils lui avait fait jurer de ne parler de son pouvoir sous aucun prétexte. Elle n’avait pas vraiment compris pourquoi, mais, sentant que ce n’était pas le moment de protester, elle avait acquiescé. Les étrangers les accueillaient avec chaleur et c’était tout ce qui comptait pour le moment.

     Aliya se demanda s’ils vivaient dans leurs tentes. En y regardant de plus près, elle remarqua des vêtements pendus à des cordes à linge, des baquets d’eau claire près de chaque habitation, toute une batterie d’ustensiles de cuisine pendue à un chariot, … Plus elle y réfléchissait, plus elle pensait qu’il s’agissait de pauvres gens incapables de se payer une maison, et elle s’en voulait un peu d’abuser de leur générosité. Néanmoins, elle n’était qu’une enfant et n’avait pas voix au chapitre. De plus, sa famille et elle n’avaient plus nulle part où aller désormais, alors … Ils passèrent la soirée avec eux, les écoutant raconter des légendes à l’origine inconnue, tout en se nourrissant avec entrain car cela faisait deux jours qu’ils n’avaient presque rien avalé. Après ce diner plus que bienvenue, ils étaient restés quelques temps près du feu, puis, ses cousins et elle avaient été envoyés se coucher dans la grande tente prêtée par leurs sauveurs d’un soir. Bien évidemment, ils n’avaient pas eu envie de dormir. Alors, ils avaient tenté d’écouter leurs parents discuter avec ces étrangers. Mais, seuls leur parvenaient des chuchotements et paroles étouffées. Forcément, cela les énervait car ils se sentaient totalement infantilisés alors qu’ils pensaient avoir passé l’âge d’être envoyés au lit. Et le pire était que les enfants des étrangers avaient le droit de rester autour du feu, eux ! Ce n’était pas juste ! Surtout que certains étaient vraiment des tout-petits ! Toutefois, aucun d’entre eux n’avait osé protester car les adultes étaient toujours à cran et visiblement peu enclins à la négociation. Ils se tenaient donc serrés les uns contre les autres, près de l’ouverture de la tente, dans l’espoir de capter ne serait-ce qu’une bribe de parole. Mais, malgré tous leurs efforts, ils finirent par s’endormir sans n’avoir rien entendu, et c’était peut-être mieux ainsi …

     Le lendemain matin, le campement avait disparu, à l’exception de leur tente familiale et du feu, tirant sur mauve, au-dessus duquel grillaient de gros morceaux de viande. Les yeux encore tout ensommeillés, Aliya passa l’ouverture de la tente et fut l’une des premières à constater la disparition des étrangers. Elle fut terriblement surprise et déçue par ce vide inattendu. Tous les autres dormaient encore, à l’exception de son grand-oncle Aedan. Dos tourné à elle, il était assis sur un tronc couché et s’occupait du petit-déjeuner. L’entendant approcher, il la salua.

– As-tu bien dormi Aliya ?

– Est-ce que je dois vraiment te répondre ?, lui demanda-t-elle sur un ton narquois.

– C’est de bon ton lorsque l’on te pose une question, ma petite, répondit-il dans un sourire.

– Par où commencer alors ? Bohdan et Gilen n’ont fait que de ronfler comme deux machines à vapeur, ce qui, bien sûr, m’a empêché de dormir paisiblement. Isodor bougeait sans cesse et me donnait des coups de pieds, parce qu’il faut bien souligner qu’on est serré comme dans une boîte à hameçons là-dedans ! Quant à Oihan …

– Ohlala! Tu m’as l’air bien en forme pour une personne manquant de sommeil, l’interrompit-il. Je pense que tu as dormi ton compte !

– Mais, je …

– J’ai bien compris que tes cousins étaient encombrants.

– Et encore ! Je ne t’ai pas parlé de la nouvelle manie d’Oihan !

– Je pense en avoir entendu assez, petit dame.

– Dame ?! Je ne suis pas une vieille dame ! s’emporta Aliya.

– Ah ah ah ! Tu as vraiment assez dormi ! Mais dis-moi, tu n’as pas envie de parler d’autre chose que des immenses et incalculables défauts de tes cousins ?

– Il y aurait encore tellement à dire …

– Mais est-ce le moment ?

– Ah, parce qu’il faut un moment précis en plus ?

– Aliya …

– Parce que je pensais qu’on était libre de parler quand on voulait, moi, …

– Aliya …

– … mais bon, s’il faut prendre un tour et s’annoncer maintenant …

– Moi qui souhaitais te parler des Transporteurs avant que les autres ne se lèvent … Tant pis !

– Qui ça ?, questionna-t-elle avec un air suspicieux.

– Non, non, revenons-en à Oihan. Tu disais qu’il avait une nouvelle manie.

– Oh ! Mais, on s’en fiche de cette demi-portion ! Qui sont les Transporteurs ? Ce sont les gens qui nous ont prêté la tente, c’est ça ? Ils en étaient ? Je suis sûre que oui ! Ils vont revenir ? Ou bien, ils ont décidé de nous abandonner parce qu’on ne vaut pas le coup ?

– Calme ton entrain, jeune fille ! Viens plutôt m’aider à maintenir ce feu en vie et je te dirais tout ce que je sais sur eux.

     Malgré sa nature emportée, son trait de caractère dominant restait la curiosité. Aussi, elle n’y réfléchit pas à deux fois avant de se lever d’un bond et de collecter tous les branchages disponibles sur le camp de fortune. En quelques minutes, le feu était aussi attisé et nourri qu’il pouvait l’être. Tandis que des flammes pourpres léchaient la viande suspendue au-dessus d’elles, la jeune fille et son grand-oncle reprirent place sur le tronc, et l’homme commença son discours d’un ton étonnamment solennel.

– Avant toute chose, promets-moi de ne pas m’interrompre et de ne parler à personne de cet échange, pas même à Bohdan.

     La jeune fille s’empressa d’acquiescer. Bohdan était son confident, elle lui disait tout, mais elle était si curieuse qu’elle ferait une exception pour cette fois. Elle se redressa et concentra toute son attention sur son grand-oncle. Remuant machinalement les braises, le vieil homme entama son récit.

– Tu as dû le remarquer, nos hôtes étaient assez différents les uns des autres, et ça pour la bonne raison qu’ils viennent de planètes différentes. Mais, tu devais t’en douter. Ce que tu n’as pas pu deviner, en revanche, c’est qu’aucun d’entre eux ne possède de Don. Ne me demande pas pourquoi, cela arrive parfois. Un enfant nait sans Don alors que ses parents en sont tous deux pourvus et que ça n’était jamais arrivé auparavant dans la famille. Cela ne devrait pas être un problème en soi, mais certaines personnes estiment que ces individus sans pouvoirs n’ont pas leur place sur leur planète … Il arrive donc qu’on leur mène la vie dure, voire même qu’on les exile. Ils n’ont plus nulle part où aller. Et, dans ce cas, ils rejoignent une colonie telle que celle qui nous a accueillis hier soir. Sont-ils nombreux ? On le suppose. Où vont-ils ensuite ? Je ne saurais te le dire. Ils ne disparaissent pas, bien sûr, mais ils changent tellement souvent de planète que l’on ne peut pas dire qu’ils sont établis quelque part.

– Ils changent de planète ? Mais, comment ? S’ils n’ont pas le Don, je ne vois pas …

– Aliya, tu te souviens : tu ne dois pas m’interrompre.

– Oh, pardon ! Motus et bouche cousue !

– Bien. Je vais quand même te répondre. Tu te souviens de l’ombre énorme qui s’élevait derrière le campement ? Eh bien, il s’agissait de leur vaisseau. Ils s’en servent pour naviguer entre les planètes. Il a été construit par les meilleurs Artisans qui soient, si tu veux mon avis. Ils me l’ont fait visiter hier soir, et je dois avouer que leur travail est impressionnant !

– Mais, pourquoi ne pas nous y avoir emmené nous aussi ?!, explosa la jeune fille.

– Aliya … Toujours des questions … Tu devrais arrêter avec cette manie de couper la parole, ma petite ! Enfin, passons. Je suppose que tu souhaite repartir avec nous ? Oui ? Bon, nous avons bien fait alors. Ces « Sans-Pouvoirs », comme on les appelle, sont aussi connus pour autre chose : ils ont la mauvaise réputation d’enlever des enfants ayant des Dons. Il paraitrait qu’ils ont trouvé un moyen de s’approprier leurs pouvoirs … Bien sûr, ce ne sont sûrement que des rumeurs. Personne n’est censé pouvoir voler un Don à quelqu’un. Mais, dans le doute, nous avons préféré éviter de leur laisser l’opportunité de s’intéresser à vous.

– Bah, ce ne sont que des sornettes inventées par des jaloux, j’en suis sûre ! Tout ça parce qu’ils peuvent aller de planète en planète comme bon leur semble !

– J’espère que tu as raison, petite.

– Mais, je me demande, comment se nourrissent-ils ? Ils ne peuvent rien cultiver !

– Ils font du troc.

– Du troc ?

– Oui. Ils échangent des services ou des biens contre de la nourriture et un espace pour camper quelques temps afin de se reposer.

– Ooooh … qu’est-ce qu’ils peuvent bien échanger ?

– Des choses trouvées ici et là. Des biens achetés sur d’autres planètes.

– Mais c’est génial ! Ils doivent voir tellement de choses différentes ! Et rencontrer des tas de gens !, s’émerveilla la jeune fille. Qu’est-ce que j’aimerai pouvoir voyager avec eux …

– Oui, mais souviens-toi de ce dont je t’ai parlé tout à l’heure : certaines personnes leur sont vraiment hostiles. Ils ne sont pas les bienvenus partout et …

     Il n’eut pas le loisir d’en dire plus car les cousins d’Aliya sortirent un à un de la tente. Il pourrait toujours lui en parler plus tard. Pour le moment, il souriait devant le spectacle attendrissant qui s’offrit à lui. Chacun à leur tour, les garçons saluèrent la fillette à leur façon. Une bise, un signe de la main, un simple bonjour lancé à la ronde, … Elle leur rendit tous leurs salutations, mais elle sourit vraiment lorsque Bohdan déposa une bise sur son front. Le tapotement de Gilen sur sa tête la fit se lever en fronçant les sourcils. Toutefois, le voyant s’éloignant en baillant, et sans animosité apparente, elle se radoucit et se rassit. Une fois que la ribambelle de garçons fut installée tranquillement autour du feu, elle se tourna vers son grand-oncle et lui adressa un petit clin d’œil complice. Le secret serait bien gardé.

Calliope png

 

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